Lors du Salon des Entrepreneurs Lyon Rhône-Alpes 2014, j’ai fait le plein de revues et magazines divers, traitant de près ou de loin de la thématique de l’entrepreneuriat.

Au cours de mes lectures, mon attention a plusieurs fois été retenue par la notion d’échec. Elle faisait même la une d’Agir et Entreprendre sous le titre « Vive l’échec ! ». Un article relatait les déboires, cependant formateurs, de plusieurs chefs d’entreprises ou managers.

… nous détestons les losers ! La France n’aime que les bonnes réponses et les bons élèves… Tant pis pour l’étincelle créative et l’énergie positive qui naissent de l’erreur.

Aujourd’hui pourtant, on tente de valoriser l’échec, notamment dans le milieu professionnel. Des associations se créent par exemple pour soutenir et aider à rebondir les entrepreneurs en faillite. Il n’en reste pas moins que pour 62% des français, il est difficile de surmonter un échec professionnel.

Car si l’on entend souvent qu’échouer constitue une superbe occasion d’apprendre et de rebondir, au fond, personne n’a envie d’être à la place de celui/celle communément considéré-e comme perdant-e. Si l’échec est aussi formateur, pourquoi évite-t-on de le mentionner sur un CV au risque d’effrayer les recruteurs, pourquoi les entrepreneurs français mettent-ils en moyenne 8 ans à rebondir, pourquoi entend-on des témoignages tels que :

« Après ça, retrouver l’estime de soi est un long combat. » (Témoignage de Guillaume Bourdon, dans Agir et Entreprendre de mai/juin 2014, page 14-15)

Il y a quelques temps, une cliente m’a fait découvrir une intéressante maxime d’outre-Atlantique, titre d’un best-seller de John C. Maxwell :

Sometimes you win, sometimes you learn.

Si l’échec n’est pas vécu de la même façon partout dans le monde,  d’où vient ce formatage français et les ressentis fortement liés à la question (dévalorisation, sentiment d’incapacité, etc) ?

panneaux routiers échec et succès

A l’origine des sentiments liés à l’échec : enfance et éducation

Si les individus se laissent parfois autant toucher voire détruire par l’échec, c’est que celui-ci prend racine dans un riche terreau fait de manque de confiance et d’estime de soi souvent défectueuse. J’irai même jusqu’à dire qu’il réveille des blessures passées et qu’en situation d’échec, on se placera certainement dans la posture que nous avons été entraîné-e à adopter par le passé.

Je suis persuadée que davantage de bienveillance à l’égard des enfants contribuerait à une société aux adultes plus sûrs d’eux… et des autres. Ecoute active et compliments descriptifs constituent des pistes sérieuses pour donner aux jeunes individus que sont nos enfants toute la confiance nécessaire à leur développement et leur assurance en tant qu’êtres pensants ; mais aussi en tant qu’êtres faillibles et ayant besoin des autres pour se construire.

Dans leur livre intitulé « Parents épanouis, enfants épanouis« , Adele Faber et Elaine Mazlish racontent leur rencontre avec le fameux psychologue Haim Ginott, qui leur a par la suite inspiré ledit livre et les ateliers tirés de ses méthodes. Haim Ginott leur explique :

Le langage que j’utilise n’évalue pas. J’évite les expressions qui jugent le caractère ou l’habileté d’un enfant. Je me garde bien de prononcer des mots tels que stupide, maladroit, méchant et même des termes comme beau, bon, merveilleux, parce qu’ils n’aident pas l’enfant ; ils le bloquent. A la place, j’utilise des mots qui décrivent. Je décris ce que je vois ; je décris ce que je ressens.
[…] J’aime aussi les mots qui décrivent, parce qu’ils invitent l’enfant à trouver ses propres solutions à un problème. Voici un exemple. Si un enfant renverse un verre de lait, je lui dis : « Je vois du lait renversé » et je lui tends une éponge. De cette façon, j’évite le blâme et je mets l’accent là où il va : sur ce qu’il y a à faire.
Si je disais plutôt : « Idiot ! Tu renverses toujours tout. Tu n’apprendras donc jamais ? » on peut être certain que toute l’énergie de l’enfant serait mobilisée pour sa défense plutôt que pour la recherche d’une solution.

échec école éducation

Plus loin, les auteures relatent :

Mais qu’arrive-t-il intérieurement à un enfant qui a accepté comme vérité qu’il est stupide ? Comment fait-il face au défi que lui pose une situation nouvelle ? C’est très simple. Il se dit : « Je suis stupide; alors pourquoi essayer ? Si je n’essaie pas, je n’échouerai pas. » D’un autre côté, si l’on a validé ses forces tout au long des années, il s’adresse un autre genre de message : « Je suis capable. Je vais donc essayer. Si ça ne fonctionne pas, je chercherai une autre manière de le faire. »

Si dès son plus jeune âge, l’enfant reçoit chaque jour des propositions ou des guides (tels que les compliments descriptifs) lui permettant de s’améliorer, il y a de fortes chances pour qu’il devienne un adulte capable, un adulte qui connaît ses compétences et sait les mettre à profit pour se sortir d’une situation désagréable.

Finalement, qu’est l’échec si ce n’est une situation désagréable de laquelle j’aimerais m’extraire ?

En parlant de chose désagréable, quelle définition de l’échec nous propose le système éducatif et comment nous permet-il de le gérer ?

Des modes d’apprentissage dévalorisants ?

Chaque individu a un parcours et une histoire différentes mais ils ont presque tous une chose en commun : leur passage par le système scolaire. Hormis en cas de pédagogie alternative, tout le monde a par exemple connu la sanction de la note. Quelque soit sa forme – code couleur, lettres ou chiffres, la note a pour but d’évaluer l’acquisition des connaissances. Mais rarement en termes d’évolution par rapport à soi-même (seule évaluation valable, finalement). Il s’agit bien plutôt de vérifier le degré d’acquisition par rapport à un corpus de savoirs définis : le programme !

Bonne ou mauvaise, la note laisse des traces. Même une « bonne » note, relativement à la moyenne, peut décevoir, pour peu que la personne qui l’obtient s’imaginait avoir mieux « réussi ». Et en cas de diminution significative, d’une année ou d’un professeur à l’autre, la baisse d’estime de soi est quasi immédiate – même si elle n’empêche pas certains élèves de vouloir reconquérir la place perdue et de redoubler de travail.

Idem pour les questions orales, où seuls les élèves à peu près convaincus de détenir la bonne réponse oseront lever la main et prendre la parole. A quoi bon, si même la mise en commun d’idées et de propositions se transforme en exercice évaluatif plutôt que créatif ?

On cultive donc très tôt le sentiment d’échec, ne serait-ce que dans la mesure où l’erreur est malvenue, voire humiliante et culpabilisante. Thierry Picq, professeur à l’EMLyon interviewé pour l’article d’Agir et Entreprendre le confirme :

La définition que nous en avons et le vécu que nous en faisons tient à notre système d’éducatif… La notation comme seule récompense, l’erreur marquée au feutre rouge ! Tout cela conditionne dès notre plus jeune âge nos représentations de l’erreur.

Marie-Josée Bernard, également professeure à l’EMLyon, ajoute :

En France, nous avons le complexe de la personne qui doit tout savoir, de la connaissance à tout prix.

S’il n’est certainement pas évident de proposer un système éducatif de masse qui ne fasse pas réussir que ceux qui sont de toutes façons voués à le faire – il n’en reste pas moins que peu de référents, parents ou professeurs, offrent à l’enfant le message, pourtant évident, qu’il devrait connaître :

« La note n’est pas un jugement de valeur de tes capacités et compétences« . (Et éventuellement : « Elle est juste le marqueur requis par le présent système éducatif. Si celui-ci ne te correspond pas, il n’y a aucune honte à cela ; et je t’encourage à trouver celui qui te permettra de t’épanouir en aimant ce que tu fais et en faisant ce que tu aimes« . Pardon, je m’emballe un peu !)

Personnellement, il m’aura fallu attendre la fin de ma première année de classe préparatoire lettres pour entendre mon (passionnant) professeur de géographie me dire cela à l’occasion d’une colle. Soit 15 ans après mon entrée dans le système scolaire…

 

Ainsi naissent les sentiments d’incapacité et d’impuissance. On est conscient du fait que l’on se doit de rebondir… mais le rebond se fera à plus ou moins long terme.

 « La chute n’est pas un échec. L’échec, c’est de rester là où on est tombé. » Socrate

 

Close up of fallen king chess piece

 

Après l’échec, il faut rebondir !

J’ai posé la question autour de moi. Outre le jeu de société (échec et mat) et les bugs informatiques (échec de votre tentative de connexion), voici ce que le mot « échec » suscite comme impressions et associations d’idées :

  • échec scolaire (tiens tiens…)
  • souffrance
  • réflexions… puis rebond
  • sentiments d’impuissance et d’inutilité… qui mènent à la dévalorisation
  • plus rien de positif dans ce que je vis
  • apprendre de ses échecs
  • trouver les moyens de me sortir de la situation qui ne me convient pas

On note que globalement, les notions de rebond et d’apprentissage sont présentes dans la plupart des réponses. Bien entendu, il s’agit des retours de personnes adultes. Il me semble que ces considérations « positives » ne sont pas aussi répandues dans le domaine scolaire – où les jugements d’ « échec scolaire » et de « décrochage » sont beaucoup plus définitifs – que dans le domaine professionnel.

Finalement, l’échec, c’est souvent avant tout une grande souffrance morale… mais qui « réactive des processus de réponses et d’apprentissage enfouis » nous disent les professeurs d’EM Lyon interviewés pour l’article.

Voici l’idée phare de l’échec : une opportunité d’apprendre pour repartir enrichi et avec une ouverture supplémentaire sur notre projet ou idée initiale.

Comment intégrer l’échec comme composante de la réussite ?

Michel Coster, professeur en entrepreneuriat à l’EMLyon, conseille :

La clé, c’est d’adopter une logique de working process, dans laquelle tout projet, toute idée, tout dossier est positionné sur une route de long terme, avec un objectif énoncé dans le temps. Ainsi, l’échec devient un jalonnement de la future réussite ; il est l’étape d’un travail en progression conduisant à une finalité.

Marie-Josée Bernard ajoute :

… d’un côté le looser et de l’autre le winner. C’est aberrant car l’échec est un processus, une dynamique vers autre chose. En gros, celui qui a échoué échouera… Ce déterminisme est un frein important !

Les échecs pavent le chemin du succès

A l’appui, des exemples de « loosers célèbres » : « Walt Disney licencié pour manque d’imagination, […] Fred Astaire, à qui on reprochera de ne savoir ni chanter ni jouer la comédie, Steven Spielberg rejeté par son école de cinéma…« , comme autant de raisons valables de croire en soi et en ses idées, pour autant que la législation (fin du fichage 040 des chefs d’entreprise à la Banque de France en cas de jugement de liquidation) et la société ne soient pas trop stigmatisantes.

« Le succès, c’est aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme. » Winston Churchill

(merci Sandrine pour cette citation parfaite !)

L’échec, comme révélateur d’un manque de lien

Dans le monde professionnel, accepter l’idée de l’échec, c’est aussi ne plus personnaliser l’erreur, nous explique Thierry Picq :

En sport par exemple, on interroge le système en cas de défaite. […] C’est l’inverse en entreprise, où l’erreur est pourtant souvent organisationnelle.

L’échec peut être aussi l’occasion d’accepter que l’autre est notre ressource. Star également interviewée pour le dossier d’Agir et Entreprendre, le sportif retraité et chef d’entreprise Sébastien Chabal se confie sur sa façon de gérer ses échecs :

En essayant de les considérer comme des alarmes aussi bien personnelle que professionnelle. Et en me tournant vers les autres pour me relever.

L’autre est celui qui nous aide à construire ce rapport dévalorisant ou juste contextuel à l’échec, mais aussi celui qui nous questionne sur les points positifs de notre expérience le moment venu, après avoir amorti notre chute.

S’entourer, et si possible de bienveillance, ce pourrait être ça, la parade à l’échec.

 

One Thought on “La culture de l’échec : état des lieux et pistes

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